Les attentats du 13 novembre 2015, qui ont bouleversé la France, ont maintenant plus de dix ans. Society a ainsi sorti un hors-série évènement, qui a repris les événements chronologiquement mais également leur travail journalistique de Novembre 2015 et des moments qui ont suivis. Aujourd’hui, on revient sur ce travail dans une interview avec le rédacteur en chef de Society, Stéphane Régy.
Par Marina Bioul / Photos : @DR

Lors de la rédaction de ces articles, le travail de journaliste s’est-il mêlé à un devoir citoyen et humain de mémoire ? Comment avez-vous abordé ce sujet tout en étant personnellement affecté, et comment maintenir une distance journalistique face à l’émotion nationale ?
Nous, chez Society, on a été impactés en tant que Français. À l’époque, les bureaux étaient situés dans le 11e arrondissement de Paris, directement touché par les attentats des attentats du 13 novembre 2015. Créé la même année, le magazine était encore jeune lorsqu’il s’est retrouvé projeté dans une actualité à la fois locale et mondiale.
Cette année-là, un numéro spécial a été écrit pour saisir l’état d’esprit dans lequel la France était plongée. Ce travail, on l’a poursuivi pendant dix ans. En novembre 2025, on a consacré un hors-série aux attentats. Il fallait le faire.
Concernant la distance journalistique, la question est en partie temporelle : avec le recul, il est plus évident de savoir d’où l’on parle. En revanche, le ton a suscité davantage d’interrogations. L’objectif était de trouver un équilibre entre émotion et intime, sans tomber dans le sensationnel. On vise un devoir de mémoire fondé sur un respect absolu.
Quels conseils donneriez-vous pour interviewer des victimes ou leurs proches ? Existe-t-il une différence avec une interview classique ?
Le métier de journaliste implique de rencontrer des personnes qui traversent des épreuves difficiles. L’approche varie selon les histoires, mais il faut savoir le faire.
Avec des victimes, une distinction délicate s’impose. Faire parler quelqu’un dans un tel contexte nécessite d’être très honnête. Cela relève presque d’un contrat moral et demande une attention particulière. La différence avec une interview classique réside surtout dans la responsabilité et l’engagement humain.
Avez-vous bénéficié d’une formation spécifique pour couvrir un événement de cette ampleur ? Une telle formation serait-elle nécessaire ?
Il n’existe pas de formation spécifique pour ce type de situation. Mais ça peut toujours être bénéfique, notamment pour des journalistes non spécialisés dans le journalisme de guerre ou de crise.
La rédaction d’articles sur les attentats et leur commémoration a-t-elle modifié votre perception des événements ?
Ça nous a appris des choses sur l’âme humaine, plutôt rassurantes d’ailleurs, mais ça n’a pas modifié mon regard sur les événements.
Les thèmes du deuil, de la résilience et de l’amitié ont constitué des axes majeurs d’échanges et d’apprentissage.
Comment s’est déroulé l’entretien avec Adem Clain ? Était-ce risqué d’ajouter un point de vue « côté terroriste » ?
Adem Clain n’est pas terroriste et il semblait important de l’inclure dans le récit, car il fait partie de l’histoire. L’idée était de regarder l’événement sous tous ses angles.
Il s’agissait aussi d’expliquer ce qui se passait à l’époque en Syrie et de montrer les différents lieux et contextes dans toute leur complexité.
Avez-vous créé un lien particulier avec certaines victimes ? Cela entre-t-il en contradiction avec la distance professionnelle ?
Les liens ont été plus forts que d’habitude, sans pour autant devenir amicaux. On peut dire que des liens ont été créés, et des nouvelles sont échangées de temps en temps.
L’aspect humain peut prendre une place importante, mais il ne remet pas nécessairement en cause le professionnalisme, tant que la distance journalistique existe.

Quels conseils donneriez-vous aux apprentis journalistes amenés à écrire sur ces événements ?
Il faut se poser des questions avant d’écrire, savoir à qui l’on s’adresse, bien se renseigner et ne pas se laisser gouverner par ses émotions.
Les nouvelles générations, qui ont grandi avec les attentats, n’auront pas la même histoire à raconter. J’ai hâte de découvrir ces nouveaux points de vue et approches journalistiques qui contribueront, dans tous les cas, à préserver la mémoire collective et à éviter l’oubli d’une page de l’histoire de France.
Plus généralement, quel conseil adresseriez-vous aux futurs journalistes ?
Trois points essentiels sont à maîtriser : l’honnêteté, la rigueur dans le sourçage et la réflexion.
Il faut éviter le piège de la course à la rapidité de l’information et prendre le temps de réfléchir. Le défi majeur reste de réparer le lien entre les lecteurs et les journalistes. Fragilisé par la corruption ou les fake news. Il est urgent de distinguer clairement le journalisme de la communication.
Quelle a été la plus grande difficulté dans la réalisation du hors-série ?
La couverture ! Ça a été l’élément le plus difficile à trouver. Il fallait qu’elle ne soit ni déplacée ni sensationnaliste, qu’elle ait une dimension mémorielle et qu’elle indique clairement le sujet, avec des titres apparents.
La question de la couleur a également suscité des débats. Le rouge pouvait symboliser la colère française, toujours présente dix ans après. L’objectif restait de mettre les sujets en avant dans le respect absolu de la mémoire de celles et ceux qui ont vécu l’horreur.




