Hélène Coutard est née en 1991 dans le Sud-Ouest de la France. Elle est journaliste et écrivaine et travaille dans la presse écrite depuis dix ans. Elle a collaboré avec de nombreux médias, notamment Society et M, le magazine du Monde où elle y écrit des sujets long format sur les droits des femmes, l’Amérique, les zones de conflits ou encore le “true crime”. Aujourd’hui, elle sort Explosives, son tout premier roman, après avoir publié deux livres de non-fiction, sous forme d’enquête journalistique. À travers ses écrits, Hélène Coutard s’intéresse particulièrement aux récits de femmes qui vont à contre-courant et cherchent leur propre forme de liberté.
“Explosives” raconte l’histoire de Clara, une jeune femme qui arrive à Paris et prend conscience des violences et inégalités faites aux femmes. En rencontrant Ari, une militante féministe radicale, elle s’engage peu à peu dans un groupe activiste. Cet engagement la pousse à s’impliquer de plus en plus, jusqu’à être confrontée aux limites et aux dérives possibles de la lutte.
Par Perrine Coudereau / Photos : @DR
Vous avez publié deux essais de non-fiction, Les Fugitives : partir ou mourir en Arabie Saoudite (2021), une enquête sur des jeunes femmes saoudiennes en fuite face au système de tutelle masculine, et La Disparition de Chandra Levy (2024), une enquête sur une affaire de disparition très médiatisée aux États-Unis. Aujourd’hui, avec Explosives (2026), vous passez à la fiction. Pourquoi avoir fait ce choix ? Qu’est-ce qui vous a poussée ou influencée à franchir ce cap ?
J’avais déjà écrit de la fiction quand j’étais très jeune, et je savais qu’un jour ou l’autre j’y retournerais. L’histoire d’Explosives est partie de plusieurs idées qui ont convergé à un moment donné : on était en 2022, tout le monde parlait de la « fin de #MeToo » (notamment au moment du procès Depp/Heard), et je me suis demandée ce qui pouvait faire suite à ce mouvement, qui a été international, légitimé par des grands médias, et qui pourtant, lui non plus n’a pas pu échapper au « backlash. » J’avais découvert quelques temps auparavant l’existence du groupe Rote Zora, ce groupe féministe allemand qui avait organisé entre 1975 et 1995 des attentats féministes. Au tout début, l’idée est partie d’une simple question : et si les féministes organisaient des attentats ? On cite souvent cette phrase de Benoite Groult : « le féminisme n’a jamais tué. » J’avais envie d’imaginer un autre féminisme, qui, lui, tue, un peu comme une confirmation par l’absurde de cette citation. Et pour explorer cette idée, toutes ses nuances, ses zones grises, ses conséquences tragiques, j’avais besoin de passer par la fiction.
Comment êtes-vous parvenue à vous détacher de l’écriture journalistique pour écrire ce roman ?
Au lieu de totalement m’en détacher, j’ai essayé de m’en servir, notamment quand j’intègre des fait-divers (sur lesquels j’ai parfois travaillé), ou pour le personnage de Nourah qui est inspiré de mon premier livre Les Fugitives. C’est un roman contemporain et précis, je voulais que le lecteur comprenne ce que vit Clara au quotidien et ce qui participe à sa colère, je voulais aussi qu’il comprenne comment des femmes peuvent en arriver à envisager la violence, même si j’essaie aussi de ne pas l’encourager ou la glamouriser. Pour faire comprendre tout ça, je pense qu’il fallait intégrer un peu du réel dans la fiction.

En combien de temps avez-vous écrit Explosives ?
J’ai commencé à l’automne 2022, j’ai terminé une deuxième, presque troisième, version vers le printemps 2024, et ensuite je l’ai retravaillé encore un peu avec les corrections de mon éditrice, pour arriver au texte final début 2025. Mais je travaillais en tant que journalisme en parallèle, donc je ne pouvais qu’y travailler par périodes de quelques semaines.
Comment avez-vous construit la structure du récit ?
La structure a changé plusieurs fois ! Je savais que je voulais commencer par l’attentat de Madrid, mais dans la toute première version du texte, le roman commençait avec Clara interrogée par la police. J’ai finalement opté pour un récit plus chronologique, car l’alternance des points de vue ne correspondait pas à un récit trop morcelé dans le temps. Je voulais ce côté « roman chorale » avec plusieurs personnages, parce que je suis très influencée par la littérature américaine où ça se fait beaucoup, et parce que l’histoire nécessitait une galerie de personnages pour explorer les différentes nuances de leurs convictions, leurs doutes, leurs regrets.
Comment sont nés les personnages de Clara et d’Ari ?
Clara est naturellement née de moi, de mes amies, de notre entourage. J’ai 34 ans et elle 20, donc on n’a pas vécu exactement la même époque, mais elle est inspirée d’expériences universelles que toutes les femmes ont vécues. Pour le dire trivialement, Clara personnifie plusieurs aspects importants de l’histoire : toutes les petites choses qui arrivent à toutes les femmes, qui ne sont pas hyper graves, mais qui sont épuisantes dans leur répétition. Ainsi que ce moment particulier de la vie d’une femme où l’on réalise que quoi qu’on fasse, il n’est pas possible de gagner face au système mis en place par le patriarcat. Elle représente cette colère de la jeunesse. A travers son personnage, j’avais envie de me poser la question : que se passe-t-il si cette colère, difficilement soutenable sur la durée, demeure intacte ? Si elle ne faiblit pas? Qu’en fait-on, et que fait-elle de nous ?
Ari est à l’opposé de Clara sur bien des égards, elles ne viennent pas du même milieu, elles n’ont pas le même âge, elles ne cherchent pas la même chose. Ari est un personnage qui a été plus compliqué à écrire, car elle est très austère, très froide. Mais je voulais quand même insérer des doutes dans sa façon de penser, et expliquer à travers son passé les conséquences de ses traumatismes.
Tous les personnages sont aussi à différents niveaux de colère, à différents niveaux de conviction dans leur projet et à différents moments de leurs vies. Je voulais que cela se voit dans l’écriture, dans la langue employée, dans le rythme des phrases.

Dans votre roman, vous imaginez un collectif féministe radical qui exerce une violence envers les hommes, un choix qui peut sembler paradoxal dans un contexte où les violences masculinistes sont particulièrement visibles dans notre société. Pourquoi avoir choisi cette radicalisation ? Que cherchez-vous à interroger ou à provoquer à travers cette violence ?
Le récit aborde la violence et prend, si on veut, la forme d’une mise en garde. En effet, les groupes masculinistes se multiplient et s’organisent, et constituent désormais une menace contre les femmes (selon un rapport paru récemment). Je trouvais intéressant de justement imaginer une réaction violente des femmes face à cette menace. Que se passerait-il si les femmes, elles aussi, prenaient ce chemin de la violence ? On vit dans une société de plus en plus violente, que ce soit dans les idées ou dans les faits. Néanmoins, la colère (et la violence) féminine restent des sujets tabous, qui choquent beaucoup. Quand une femme est en colère, elle sort du rôle que la société lui donne traditionnellement, selon les stéréotypes, d’être conciliante, maternelle. Dans l’histoire, la colère des hommes a souvent été légitimée, comme une preuve d’autorité, mais la colère des femmes a plutôt été pathologisée. Je pense qu’à cause de ça, beaucoup de femmes ont étouffé leur colère, et le danger, c’est que quand elle ressort, elle le fait avec violence. L’histoire de Clara englobe toutes ces considérations.
Votre roman mêle des éléments historiques réels, comme le groupe terroriste féministe “Rote Zora”, et d’autres plus fictionnels, comme l’attentat féministe à Madrid en 1999. Comment avez-vous travaillé cet équilibre entre réalité et invention ?
La découverte de l’histoire de Rote Zora m’a donné l’impulsion pour écrire, et m’a donné envie d’écrire le personnage de Corinna, mais je ne voulais pas écrire une histoire fictive de ce groupe précis, qui appartient à une autre époque. C’était juste mon point de départ. D’autant plus que Rote Zora n’a réalisé des attentats que contre des cibles matérielles, et n’a jamais fait aucune victime. La philosophie était donc différente, mais je voulais que mes personnages s’en inspirent.
Vous avez aussi choisi de traiter des sujets comme les défaillances des foyers de l’ASE à travers l’histoire fictionnelle de Zora et Ari. Pourquoi ce choix ?
Avoir grandi en foyer conditionne évidemment ce que deviennent Zora et Ari et ce qu’elles pensent. Elles n’ont pas fait leur éducation féministe dans des livres, contrairement à Clara, mais dans des épreuves. Cela m’intéressait d’explorer comment elles luttent contre leur déterminisme social, contre les préjugés et ce que la société attend d’elles. Quelque part, cela les relie à Clara, qui elle aussi lutte contre un déterminisme social dans un milieu privilégié où l’on attend aussi un rôle précis d’elle (même si ce n’est pas le même).
Est-ce que la fiction vous permet d’aller plus loin que le journalisme, en imaginant des scénarios que le réel ne montre pas encore ?
Oui j’ai pensé à ce roman comme une légère dystopie, à seulement un cran au-dessus de la réalité. Le récit imagine un futur proche, possible, mais fictif. C’est la fiction qui permet je pense d’explorer le plus profondément notre réel, de poser des questions sans y répondre, d’interroger le lecteur et le mettre face à ses propres idées. La fiction permet surtout d’aménager les contradictions : comme dans la vie, les personnages peuvent être cohérents mais traversés par des impulsions contradictoires. Ils ne sont pas qu’une seule chose mais plusieurs.





