Journaliste à M le magazine du Monde et au service international du journal Le Monde depuis 5 ans, Lucas Minisini alterne comme il le dit lui-même dans cet entretien entre sujets internationaux et culture. Après quelques sujets aux États-Unis, il est parti plusieurs fois depuis 2 ans en Israël ou en Palestine. Pour Perspectives, il revient sur cette expérience, sur son travail de journaliste dans une zone occupée, sur le rôle de fixeur et sur son rôle au coeur de l’info.
Par Florent Thomas dit Lovatier
Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Lucas Minisini. Je suis journaliste à M le magazine du Monde et au service international du Monde depuis 5 ans. Avant, j’étais freelance pour Society pendant 5 ans, puis pigiste pour M le magazine et Le Monde, puis en CDD et en CDI depuis avril 2023. Je fais à la fois des sujets internationaux et culture. J’alterne un peu entre les deux, parce qu’au magazine il n’y a pas de rubrique, donc on est assez libre de proposer ce qui nous intéresse. Pour le M, j’ai à la fois fait des papiers sur James Baldwin dans le sud de la France, avec sa maison qui a été volée par des promoteurs immobiliers et qui est maintenant devenue un complexe d’appartements de luxe, et des sujets plus classiques de portraits de musiciens comme Burna Boy. Dernièrement, c’étaient des sujets aux États-Unis, où j’ai à la fois bossé sur les opérations anti-immigration de ICE (la police de l’immigration américaine, NDLR) en Louisiane, ou sur des néonazis de l’Arkansas qui ont créé une « Gated community » (communauté fermée, NDLR). Et ensuite, beaucoup de sujets Israël-Palestine depuis un peu plus de deux ans, parfois pour le M mais surtout pour le service international.
Vous couvrez beaucoup tout ce qui se passe autour du conflit israélo-palestinien, pourquoi avez-vous voulu autant vous spécialiser sur cette région ?
J’avais étudié cette région quand j’étais en école de journalisme. J’ai fait à la fois une école de journalisme et un master d’affaires internationales à Sciences Po, avec une spécialisation sécurité internationale/Moyen-Orient avec des cours d’arabe. C’est une région qui m’a toujours intéressé et que j’avais envie de couvrir. Ce que je trouve particulièrement intéressant là-bas et que tu ne trouves pas forcément ailleurs, c’est qu’il se passe tellement de choses que, contrairement à d’autres situations où, en tant que journaliste tu es rarement le seul à raconter une histoire et où plein de gens, parfois très rodés à l’exercice, ont déjà donné d’autres interviews, là, que ce soit en Israël ou en Palestine, il arrive très souvent que tu aies des gens qui racontent des histoires qui ne l’ont pas encore été. Je trouve que ça rend le travail qu’on fait encore plus utile. On a le sentiment de mettre un peu de lumière sur des situations souvent tragiques qui, sans ce travail, ne pourraient pas être racontées. Je pense notamment aux reportages en Cisjordanie occupée parce que c’est difficile d’accès, même la logistique est compliquée à cause des checkpoints, parfois du danger, des opérations militaires en cours, des colons ou des groupes armés palestiniens. Raconter ces histoires-là, ce n’est pas évident, ça demande beaucoup d’efforts et de temps. Le résultat est presque encore plus satisfaisant, parce qu’on sent que c’est un peu plus utile que des papiers plus classiques où il y a tout un système de communication qui se met en place; Quand ce sont des artistes qui ont des attachés de presse, des managers, c’est beaucoup plus cadré. Dans une zone de conflit comme celle-ci, c’est moins le cas. Ça l’est parfois évidemment, mais il y a selon moi plus d’histoires à trouver, d’histoires à raconter.
On a le sentiment de mettre un peu de lumière sur des situations souvent tragiques qui, sans ce travail, ne pourraient pas être racontées.
Lorsque vous êtes en reportage sur place, vous sentez-vous en danger ?
Il ne m’est jamais rien arrivé mais la situation sur place est toujours très volatile. Souvent, il ne se passe rien mais très vite ça peut basculer, comme lors d’une attaque de colons, ce qui est beaucoup arrivé récemment. La dernière fois que j’y suis allé, c’était en octobre-novembre, au moment de la récolte des olives en Cisjordanie. Il y avait beaucoup d’attaques de colons et justement on sait que le plus stressant, c’est qu’à n’importe quel moment la situation peut basculer. On passe de quelque chose de très calme, de quasiment normal, à une situation de guerre, parce que d’un coup une opération militaire israélienne est déclenchée, parce que d’un coup il y a eu une attaque, un attentat, un checkpoint. Après je n’ai pas d’autres expériences de zone de conflit, je ne peux pas comparer, mais ça n’a pas l’air de ressembler à une zone de conflit classique, donc à mon avis ce n’est pas le même danger qu’une zone de guerre plus délimitée.

Devez-vous prendre des mesures de sécurité plus importantes que lorsque vous allez dans d’autres pays ?
Oui, totalement. Je bosse souvent avec un photographe qui s’appelle Lucien Lung et nous partons toujours avec un gilet pare-balles, même si on ne le porte pas tout le temps. J’ai récemment fait un stage de reportage en zone de conflit pour bien connaître les gestes d’urgence et de premiers secours spécifiques aux zones de conflit, les mesures de sécurité à prendre, même sur l’hygiène. Si par exemple Gaza rouvre et qu’on va là-bas, il y a plein de petites mesures de sécurité à connaître. La spécificité du contexte israélo-palestinien est importante à garder en tête, parce que leurs règles d’engagement ont totalement changé. Par exemple maintenant, les soldats israéliens ont le droit de tirer s’ils ressentent un danger imminent, mais cette notion est assez floue, ce qui fait que beaucoup de Palestiniens meurent en Cisjordanie et à Gaza parce qu’ils se rapprochent d’un checkpoint ou d’un rond-point où il y a des soldats qui peuvent tirer sans sommation. Ce sont aussi des choses que nous, en tant que journalistes, devons garder en tête parce que ça pourrait nous arriver. On fait toujours très attention à bien connaître nos trajets. On bosse évidemment avec des fixeurs et des fixeuses sur place. Mais il faut continuer à chaque fois qu’on est en chemin quelque part, à demander à des gens quelle route est accessible. C’est une sorte de petit exercice qu’on continue à faire pour s’assurer au maximum de notre sécurité.
Vous aidez-vous de fixeurs pour parler à la population locale ?
J’ai pris des cours d’arabe il y a quelques années, j’en reprends maintenant, mais je n’ai pas du tout assez d’aisance pour mener des interviews en arabe. Mais les fixeurs et les fixeuses servent aussi à ça. Ils font de la traduction et nous aident énormément à avoir les bons contacts parce qu’il y a plein d’endroits où ce n’est pas forcément facile, en tant que journaliste occidental, de nouer les bons liens. Après deux ans et demi, j’ai de plus en plus de contacts sur place. Malgré tout, il y a plein d’endroits où je n’aurais jamais pu accéder sans le travail précieux des fixeurs et des fixeuses. Je pense notamment au boulot dans les camps de réfugiés palestiniens, que ce soit à Jénine, à Tulkarem, qui sont des endroits assez clos par définition, où il y a encore pas mal de groupes armés palestiniens. La plupart des camps ont été vidés par l’armée israélienne. Quand on y est allé avant ces opérations militaires, on n’aurait pas pu rentrer sans le travail de la fixeuse. Pour aller voir les déplacés de force des camps de réfugiés après l’opération militaire israélienne, pareil, ça serait beaucoup plus compliqué. Ils sont vraiment essentiels pour la langue, pour la sécurité parce qu’ils connaissent la région. Ils ont des bons contacts pour se tenir au courant de toutes les évolutions, qui changent quasiment heure par heure, entre telles routes fermées ou ouvertes, tel ou tel checkpoint. Ça n’arrête pas de changer. C’était la première fois que je travaillais avec des fixeurs et des fixeuses, c’est vraiment essentiel et central comme collaboration pour ce genre de reportage. En tout, depuis le début de la guerre, j’y suis allé 8 fois. C’est vraiment le moment où j’ai commencé à connaître et à gagner à la fois en connaissance et en compétence sur le sujet. J’y suis allé pour la première fois pendant le conflit fin octobre 2023, trois semaines après le 7 octobre. C’était le premier reportage pour le magazine Le Monde. Après, j’y suis retourné pendant Noël et jusqu’au nouvel an 2023 pour le service international.
À chaque fois que vous allez en Israël et en Palestine, combien de reportages devez-vous réaliser ?
Ça dépend. Je propose des idées avant d’y aller, des sujets que j’ai envie de couvrir ou que j’ai envie de suivre. Par exemple, les camps de réfugiés palestiniens en Cisjordanie et notamment les déplacés de force par les opérations militaires israéliennes. J’avais couvert le sujet au tout début de leur expulsion, en février 2025. J’ai refait un papier en octobre-novembre sur le même sujet. Parfois, ce sont aussi des choses que je lance à très long terme et qui se débloquent. Comme le portrait de Maisa Abd Elhadi, une actrice palestinienne d’Israël, arrêtée et assignée à résidence pendant plus d’un an pour des stories Instagram qu’elle avait postées après le 7 octobre et qui avaient été considérées par l’État israélien comme de l’incitation à la violence. Je l’avais lancé très tôt parce que j’étais intéressé par cette affaire. Ça a mis quasiment un an à se débloquer entre les discussions avec elle et avec son équipe d’avocats. Ensuite, on doit vraiment être très réactif à l’actualité. Quand on est sur place, il se passe tout le temps quelque chose. Il y a toujours de l’actu chaude qui vient s’intercaler dans tout ça avec des papiers un peu plus courts, à faire en un ou deux jours, selon l’importance de ce qui se passe. En général, j’y vais entre 2 et 3 semaines et j’écris une dizaine de papiers, disons entre 8 et 11. À la fois des petits articles d’actualité qu’on fait dans la journée et des reportages plus longs qui font une page entière dans le journal et qui demandent plus de jours, souvent un, parfois deux ou trois si c’est un gros sujet. La dernière fois avec Lucien Lung, on a bossé sur les enfants palestiniens tués par l’armée israélienne, des enfants de moins de 14 ans dans des cas où vraiment ils ne représentaient aucune menace quelconque. Ça, par exemple, on a bossé dessus pendant 3 jours de reportage.
On doit vraiment être très réactif à l’actualité. Quand on est sur place, il se passe tout le temps quelque chose.

En 2025, vous avez aussi réalisé des reportages aux États-Unis et en Albanie. Souhaitez-vous continuer à réaliser des reportages dans d’autres pays ?
J’aimerais bien. C’était plus pour profiter du luxe qu’offre le M (le magazine du Monde, NDLR) de ne pas avoir de rubrique et donc de pouvoir proposer des idées dans des zones qui nous intéressent. En Albanie, c’est parce que j’ai toujours eu aussi un petit tropisme Europe de l’Est, Balkans. J’avais déjà fait des sujets là-bas pour Society. J’ai continué à en faire pour le M. J’aime aussi l’idée de ne pas parler que du conflit israélo-palestinien et de me concentrer parfois sur d’autres sujets. Ça fait des petites respirations aussi dans le travail journalistique. Je trouve ça important pour penser à autre chose et concentrer son cerveau sur d’autres sujets. Par exemple, en juin dernier, j’avais fait un sujet sur l’enquête autour de la mort de Pasolini en Italie. Ça m’avait vraiment fait du bien parce que j’avais fait beaucoup de sujets autour d’Israël et de la Palestine. Ça me change à la fois les idées et ça permet d’écrire des papiers qui n’ont vraiment rien à voir. Que ce soit pour l’écriture, pour les interviews, c’est agréable de changer. Après, plus ça avance et plus je gagne en compétences sur le Proche-Orient, sur Israël et la Palestine, donc ça m’amène naturellement à me spécialiser sur cette zone. Ça se fait progressivement. Les États-Unis, c’est aussi parce que j’ai fait une année d’études là-bas en échange. C’est un pays qui m’a toujours intéressé, qui évolue vite et qui est de plus en plus intéressant, même s’il est inquiétant actuellement. C’est pour ça que je continue à proposer des sujets aux États-Unis. Au journal, il y a beaucoup de correspondants là-bas, donc ce n’est pas forcément un endroit où on va tout le temps. Mais j’avais fait quelque chose pour les élections en 2024, et là j’y suis retourné cette année. J’y vais une fois par an, en général.
Aimeriez-vous être correspondant un jour, que ce soit en Israël ou autre part ?
Oui, pourquoi pas. À voir comment la situation évolue. Mais en tout cas, j’adorerais être correspondant quelque part, à un moment, que ça soit pour un poste en Europe de l’Est ou au Proche-Orient. Les deux m’intéresseraient. C’est quelque chose auquel je pense et ce qui serait un peu la continuation de ce que je fais actuellement. C’est-à-dire des allers-retours réguliers ou très réguliers selon les périodes. D’ailleurs, ce que j’ai trouvé agréable, c’est de découvrir qu’en retournant au même endroit de manière répétée, on se construit assez vite un réseau, des personnes de confiance qui, par quelques discussions, nous donnent des bonnes pistes pour des articles, des gens avec qui on devient aussi amis. C’est une autre manière de faire du journalisme, sur un temps beaucoup plus long. Je pense que la correspondance serait la continuation de cela. Et ça m’intéresse ce travail qui consiste à s’imprégner à la fois d’un endroit et des gens qui y sont, et à suivre des histoires sur le long terme. Au M, je peux ainsi me permettre de passer six mois sur un article. Mais à la fin de ces six mois, je ne vais pas revenir dessus un an après. Alors que là, avec ce que je fais maintenant et avec le travail de correspondance, ça me permettrait de vraiment pouvoir suivre à bien plus long terme des sujets, des thèmes. C’est pour ça que ça m’intéresserait d’être correspondant.
Florent Thomas dit Lovatier



