Présentée comme exemplaire, la transition écologique des pays nordiques repose sur des projets industriels touchant de plein fouet des communautés ancestrales. En Norvège, la mine de cuivre de Nussir menace les pâturages des rennes et l’écosystème du fjord de Repparfjord. Une situation qui ravive une longue histoire de marginalisation.
En Laponie norvégienne, les travaux de la mine de cuivre de Nussir se poursuivent. L’objectif : fournir les métaux nécessaires à la transition énergétique. Présenté comme stratégique pour l’électrification européenne, ce projet est soutenu par les autorités norvégiennes et par l’Union européenne. Le cuivre est une ressource essentielle pour les éoliennes, les véhicules électriques ou les panneaux solaires. Mais ce projet minier s’implante sur des terres habitées par des éleveurs de rennes samis, ravivant un conflit ancien entre impératifs climatiques, protection de l’environnement et droits des peuples autochtones.
Une marginalisation historique
Les Samis vivent depuis près de 10 000 ans sur le Sápmi, un vaste territoire couvrant aujourd’hui le nord de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et la péninsule russe de Kola. À partir du XVIIᵉ siècle, ils subissent la colonisation des États nordiques, la christianisation forcée et, aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, des politiques d’assimilation visant à effacer leur langue et leur culture, notamment la “norvégianisation”. Avec la révolution industrielle, ils se voient dépossédés de leurs terres. Les tensions actuelles autour des projets dits “verts” s’inscrivent dans cette longue histoire de marginalisation.

La mine de Nussir poursuit cette dépossession. Autorisée par l’État norvégien en 2019 et validée par la municipalité en 2021, ses opposants jugent ce projet illégal. Ils estiment que les obligations de consultation du peuple sami n’ont pas été respectées. “Il est obligatoire de mener des consultations pour obtenir le consentement libre, préalable et informé du peuple sami. Ils n’ont pas consulté le Parlement sami. Ils n’ont jamais consulté le comité d’éleveurs de rennes”, affirme Beaska Nillas, membre du Parlement sami, à France 24, dénonçant des décisions constamment verticales et évoquant l’existence d’un “colonialisme vert”.
Présenté par l’entreprise comme la première mine de cuivre entièrement électrique et “zéro émission”, le projet est également désigné par la Commission européenne comme “stratégiquement important” pour l’extraction de matières premières indispensables. Ses détracteurs soulignent cependant ses lourds impacts environnementaux. Jusqu’à deux millions de tonnes de résidus miniers devraient être rejetées chaque année dans le Repparfjord, une zone protégée pour le saumon. L’Institut norvégien de recherche marine a alerté à plusieurs reprises sur une dégradation durable des fonds marins, entraînant l’extinction de nombreuses espèces. Pour les éleveurs samis, la menace est aussi culturelle. L’exploitation minière risque de perturber l’élevage de rennes, pilier économique et identitaire, déjà fragilisé par la multiplication des projets industriels et touristiques. Pour eux, la transition écologique ne crée pas cette dépossession, elle la réactive et lui donne une nouvelle légitimité.

Le paradoxe de l’exemplarité nordique
Le conflit autour de Nussir met en lumière les limites de la reconnaissance des droits samis en Norvège. Si le pays reconnaît officiellement les Samis comme peuple autochtone et s’est engagé dans un processus de réconciliation, leurs institutions disposent de peu de leviers contraignants face aux décisions de l’État. Le Parlement sami n’a qu’un rôle consultatif et ne peut bloquer des projets industriels majeurs.
Cette situation n’est pas propre à la Norvège. En Suède et en Finlande, les cadres juridiques encadrant les projets miniers, énergétiques ou hydroélectriques n’imposent pas systématiquement l’obtention du consentement préalable des populations samies. Les territoires autochtones continuent alors d’être mobilisés pour des projets jugés d’intérêt national ou européen, sans que les populations concernées disposent d’un réel pouvoir de décision. Cette pression s’ajoute à celle du changement climatique. La région Arctique se réchauffe plus vite que le reste du globe, fragilisant encore l’élevage de rennes et renforçant le sentiment chez les Samis, d’une double menace climatique et coloniale.

Le modèle de transition remis en question
Face au projet, la mobilisation s’intensifie. À Hammerfest, sur le chantier de la mine, des militants se sont enchaînés aux engins de chantier et ont installé un campement, entraînant l’intervention de la police. Une coalition réunissant l’Association sami norvégienne et plusieurs ONG environnementales a déposé des recours demandant la suspension des travaux. Les opposants s’appuient aussi sur des précédents judiciaires favorables aux Samis. En 2021, la Cour suprême norvégienne a par exemple jugé que l’expropriation et la construction d’éoliennes dans la région de Fosen violaient les droits des Samis.
Ces contestations soulèvent une question centrale : comment concilier transition énergétique et respect incontestable des droits des peuples autochtones ?
Par Chloé Tissot


