Laure Wojcik, 32 ans, est journaliste à Médiapart depuis janvier 2025. Après des études à Science Po Paris, elle a commencé le journalisme à la télé, puis a travaillé pendant 5 ans et demi au Parisien. Oscillant entre le papier, le web et la vidéo, elle a notamment réalisé plusieurs enquêtes vidéos sur divers sujets à Médiapart, dont la manifestation de Sainte Soline. Laure Wojcik a travaillé en collaboration étroite avec Camille Polloni, spécialiste du sujet police, gendarmerie et maintien de l’ordre. Depuis mars 2023, celle-ci a enquêté sur les violences policières à Sainte-Soline.
Par Perrine Coudereau
En mars 2023, à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, une manifestation écologiste contre un projet de mégabassines, pourtant interdite par la préfecture, rassemble plusieurs milliers de personnes. La mobilisation dégénère en violents affrontements avec les forces de l’ordre et fait état d’environ 200 blessés, dont 40 graves. En novembre 2025, Mediapart, en collaboration avec Libération, publie des vidéos inédites issues des caméras-piétons de gendarme présents le 25 mars 2023. Ces images révèlent des tirs de grenades lacrymogènes et explosives en tir tendu, pourtant prohibés, ainsi que des ordres explicites et un langage guerrier, venant contredire la version officielle des forces de l’ordre.

Ci-dessus, une capture d’écran des vidéos en question, et de ce qu’ont pu y voir les journalistes de Mediapart.
Dans un contexte aussi sensible, comment avez-vous accès à l’ensemble des vidéos qui étaient filmées par les caméras piétons des gendarmes ?
Alors, on n’a pas le droit de le dire, parce que c’est la protection des sources. On a eu accès à l’intégralité de ces éléments parce qu’il y a eu une enquête ouverte par le parquet de Rennes. Quatre personnes blessées lors de la manifestation du Saint-Soline, le 25 octobre 2023, ont décidé de déposer une plainte. Le parquet de Rennes s’en est saisi, l’enquête a pris un peu plus de deux ans. Il a livré sa décision il y a quelques semaines seulement. C’est dans le cadre de cette enquête que le parquet de Rennes a ordonné la saisie de ces vidéos. Ces vidéos font partie d’une enquête du parquet de Rennes, c’est dans ce cadre-là qu’on a réussi à les exploiter et à en diffuser certains éléments, sachant que la masse de vidéos est énorme. On dit que c’est 84 heures, mais c’est probablement plus. On les a donc exploité à plusieurs, parce qu’il a fallu tout regarder.
Depuis 2023, vous suivez l’affaire de près, vous avez ainsi récolté de nombreux témoignages de victimes de tirs, avec l’exemple poignant d’une manifestante de 19 ans qui a contracté une paralysie faciale. Est-ce que ce suivi sur plusieurs années et cette confrontation avec les sources a influencé votre approche pour l’enquête ?
C’est une bonne question. Moi, j’ai moins travaillé sur la gestion de la relation avec les victimes, donc je ne pourrais pas trop répondre. J’ai suivi la manifestation à distance en 2023. J’ai eu conscience de la violence le jour même, sans être sur place mais parce que j’étais connectée sur Twitter. J’ai vu toute l’inquiétude qu’il pouvait y avoir, notamment sur le cas de Serge et d’un autre blessé grave qui a été pris en charge tard par les secours. Mais après, la diffusion de la vidéo, j’ai rencontré Alix. On a écrit un plateau ensemble,“ À l’air libre”. Et en parallèle de mon travail, j’ai lu “Avoir 20 ans à Saint-Soline”. J’ai vraiment essayé d’avoir une perception assez sensible de ce qu’ils ont pu vivre, eux, de leur côté sur le terrain. Et c’est vrai que je suis en lien avec les militants écologistes, de par mon travail à Médiapart. J’ai échangé avec eux sur la façon dont ils vivaient la situation deux ans plus tard. J’avais quand même en tête que ces tirs tendus, qui peuvent paraître lointain et sur une foule un peu désincarnée, avaient eu des conséquences durables sur les militants, sur leur volonté de continuer à se battre sur certains sujets, sur le trauma.

Ci-dessus, une capture d’écran des vidéos en question, et de ce qu’ont pu y voir les journalistes de Mediapart.
En moyenne, combien de temps consacrez-vous au recoupage des sources, entre les vidéos, les témoignages des manifestants et les déclarations officielles ?
Je pense qu’en tout, on a bossé plus de quatre semaines sur ce dossier-là, donc c’est quand même une grosse masse de travail; Sachant qu’avec Camille Polloni, on était quasi à plein temps à deux. On a eu quand même le soutien de deux journalistes du Pôle Vidéo, Samia Dechir et Bérénice Gabriel, qui nous ont relayés pendant trois jours complet afin de visionner certains éléments qu’on n’avait pas eu le temps de visionner; Donc au final, on était quand même au moins quatre mobilisés assez longtemps sur le dossier. On a eu ma cheffe Valentine Oberti qui gère le Pôle Vidéo, plus la rédaction de Mediapart, plus Michaël Hajdenberg qui dirige le Pôle Enquête, donc ça fait quand même pas mal de monde. Très tôt, la décision a été prise de consacrer un temps important à cette enquête-là, de se dégager un espace important, parce qu’on a senti dès le début qu’il y avait matière à nourrir le public et à pouvoir poser des questions aux autorités. C’est du temps, c’est de l’argent, c’est important de décider de faire ça. Mais je dois dire que j’ai de la chance de travailler dans cette rédaction, parce que mes deux chefs ont décidé très vite de nous dégager là-dessus, donc c’est très précieux, surtout quand on voit comment se porte le journalisme en ce moment.
Comment vous organisez-vous ? Avez-vous recours à des outils ou des technologies spécifiques ?
Non, ça a été globalement notre cerveau. Ce qui a été important dans cette enquête, c’est l’organisation mise en place dès le début. On a travaillé avec le monteur, parce qu’on avait une masse hyper importante de vidéos. Au niveau des outils de montage, on a des marques et des libellés dans le logiciel de montage, où on peut vraiment répertorié, classer les images par ville. Donc on a appliqué des filtres de couleurs pour les villes, afin de rapidement les visualiser sur la timeline de montage. Ensuite, on a vraiment appliqué des marques qui permettaient de s’y retrouver rapidement, avec des couleurs différentes en fonction des dérives constatées. On avait par exemple des marques violettes pour les tirs tendus, qui sont des tirs illégaux. On avait des marques oranges pour les volontés de blesser, de faire mal, de mutiler des adversaires. On avait des marques vertes pour tout ce qui était plaisir de faire mal, de faire la guerre, de mener un combat, voilà, une espèce de folie guerrière qui a gagné la gendarmerie, ou une partie de la gendarmerie ce jour-là. Après, on avait des marques noires pour les sommations, parce qu’on a vraiment regardé aussi si ces violences de la part de la gendarmerie avaient eu lieu dans le cadre légal. Il y a quand même un cadre très spécifique pour l’usage des armes, parce qu’il faut pouvoir dire deux fois aux manifestants en face : “nous allons faire l’usage de la force, veuillez reculer”. Ça c’était vraiment important pour nous. On a aussi pris le soin de regarder les violences en face, les violences des manifestants. Donc là c’est pareil, on a vraiment eu un marquage spécifique, et on n’a pas lésiné sur les images de violences de la part des manifestants qui ont eu lieu ce jour-là. Sachant que, voilà, c’était la première fois qu’on arrivait à visualiser ces violences-là de la part des manifestants, mais d’un point de vue des gendarmes. On a vu beaucoup d’images de ce qui était envoyé par les manifestants sur les gendarmes, mais très peu de ce qui était reçu par les gendarmes de la part des manifestants. Donc voilà, c’était une ressource importante aussi, pour voir un peu la quantité de projectiles qu’ils ont pu recevoir, les choses qu’ils ont pu avoir à gérer. C’est vrai que les images de cocktails Molotov qui retombent sur les gendarmes, voir les gendarmes s’enflammer devant nous, c’est quelque chose qu’on n’avait pas vu jusqu’à présent, et c’était quand même assez précieux de pouvoir le montrer. On avait quand même à cœur d’être hyper factuels, comme toujours à Mediapart, et de pouvoir retracer la quantité de choses qui se sont passées.

Ci-dessus, une capture d’écran des vidéos en question, et de ce qu’ont pu y voir les journalistes de Mediapart.
Comment la rédaction de Mediapart équilibre-t-elle la protection des victimes et la responsabilité juridique vis-à-vis des forces de l’ordre ?
Il y a la source des images et les personnes qui nous permettent de diffuser ces informations. Par rapport à la diffusion des informations, nous, on est très carré. Vous avez vu, je ne vous n’avez pas donné d’explication. On donne juste le contexte de captation et d’exploitation de ces images-là. Donc, en aucun cas, on ne va livrer l’identité ou les identités des personnes qui nous ont aidées à récupérer ces images. Ça, c’est vraiment important. Et puis, la transmission des informations est très sécurisée. Et deuxièmement, sur l’anonymat des victimes, on a respecté l’anonymat des victimes qui ne souhaitent pas transmettre leur identité. On est resté collés à leur volonté de transmettre ou non leur nom, leur prénom. On a utilisé un pseudo quand c’était nécessaire pour certaines victimes. Après, sur le recoupage des informations, les images des gendarmes provenaient toutes des caméras des gendarmes eux-mêmes. La provenance des informations était “mono-source” si on peut dire. Alors ce qu’on a du faire consistait à recouper les caméras les unes avec les autres, pour essayer de comprendre ce qu’il s’était passé à un moment donné. On avait beaucoup de “sources images” qui étaient présentes à un même moment, à un même endroit, donc ça a été un travail quasi chronologique de pouvoir comprendre ce qui avait pu arriver à un certain moment. Mais on a surtout fait la différence entre les gens qui étaient très exposés aux violences et d’autres qui étaient des gendarmes peut-être plus éloignés. Donc on a peut-être appliqué un peu plus de « sévérité » à l’idée de l’exploitation de certains escadrons, qui ont tenu des propos ou commis des actes qui étaient extrêmement violents alors qu’ils n’étaient vraiment pas en première ligne. On a essayé de faire la part des choses, parce que c’est vrai que des mots insultants ou des violences verbales peuvent être plus compréhensibles pour des personnes en première ligne par rapport à certaines qui sont arrivées après et qui n’ont pas pris cher comme d’autres escadrons. Mais en tout cas, on est sûrs de nos images. C’est-à-dire qu’elles étaient photographiées par les gendarmes eux-mêmes. C’était clair que c’était leurs images, c’était leurs propos qui se sont enregistrés.
Perrine Coudereau




